Cet article, je l’ai sur le feu depuis longtemps. Je viens de retrouver la début d’une première version dans les bas-fonds de mon ordi et je me dis qu’il est plus que temps qu’il sorte au grand jour, parce que c’est un sujet qui me tient vraiment à coeur.

La pilosité féminine est un sujet dont on parle à la fois beaucoup, et pas du tout. Que ce soit à la télé ou dans les supermarchés, on se retrouve bombardées de publicités et d’étalages de produits dédiés à l’épilation. C’est auquel sera le plus efficace, fera la jambe la plus douce, durera le plus longtemps.

Et pourtant personne n’en parle vraiment: pourquoi on le fait ? Qu’est-ce que les poils apportent, pourquoi sont-ils vraiment là ? Et la question la plus importante: est-ce que je m’épile parce que j’en ai vraiment envie ?

Il y a quelques temps, j’ai réalisé que je ne m’étais jamais, absolument JAMAIS posé ces questions. J’avais accepté l’épilation comme une obligation, quelque chose qu’on fait sans le remettre en cause. Parce qu’une femme doit être épilée, point. Et puis, il y a je dirais un an ou un peu plus, j’ai commencé à me remémorer des souvenirs liés à ça.

Je me rappelle parfaitement la première fois que je me suis rasée. Je devais avoir dans les treize ans, l’année où mes poils ont vraiment commencé à pousser, notamment sous les aisselles. Je ne m’en souciais pas vraiment, je voyais l’épilation comme un truc que j’allais devoir faire, un truc de « grande », mais je ne voyais pas forcément ça comme une urgence (surtout que bon pour ce que j’avais hein). Et puis, premier jour de chaleur, je porte un débardeur pour faire du roller avec les copains du quartier. Et là un voisin d’à peu près mon âge, avec qui je m’entendais plutôt bien, commence à me faire une réflexion: « Nan mais c’est dégueu, tu te rases pas ? » (je ne me souviens pas de ses paroles exactes, mais ça ressemblait à ça). Il le dit une fois, je l’ignore. Au bout de la deuxième ou troisième, je finis par mettre mon gilet. Je crève de chaud, mais hors de question de l’enlever. Parce que pour la première fois de ma vie, j’ai vraiment honte de mon corps. D’ailleurs en rentrant chez moi, la première chose que je fais, c’est piquer le rasoir de ma mère pour éradiquer l’objet honni.

Et c’est là que tout a commencé. La guerre contre les poils, et en tout particulier ceux des aisselles, où je ne supportais pas le moindre petit duvet (pas besoin d’être psy pour deviner d’où ça me venait). Je cherchais dans les magazines la méthode la plus efficace, la plus radicale pour les éliminer. Le rasoir a été mon arme principale, mais j’en ai testées beaucoup d’autres.

La crème dépilatoire, horriblement chimique et moyennement efficace (mais ma mère m’ayant raconté avoir été victime d’une horrible allergie un jour à cause de ce produit, je n’ai pas vraiment tenté plus que ça).

Je me souviens de la première fois où j’ai voulu tenter de m’épiler à la cire chez moi. C’était horriblement douloureux (of course), mais surtout j’ai vu des tas de petits points et tâches rouges apparaître sur mon mollet. Non non, pas une allergie; j’avais eu un geste trop violent (normal, je ne savais pas ce que je faisais) et une multitude de vaisseaux sanguins avaient éclaté. J’ai porté ces marques pendant des semaines. Je te dis pas la tête de la dermato quand je lui ai montré mes jambes…

Je suis donc repassée à mon fidèle rasoir. Et je ne manquais jamais de m’épiler, peu importaient les circonstances. Comme cette fois où j’étais en vacances au soleil avec ma famille (je devais avoir 15 ou 16 ans). Ma peau avait été très fragilisée par le soleil, j’avais eu des coups de soleil et au lieu de me dire que, peut-être, il fallait laisser mon corps un peu tranquille, je me suis dit no way, les poils doivent disparaitre ! Résultat, le frottement de la lame du rasoir m’a brûlée (et le pire c’est que je ne me suis pas arrêtée avant d’avoir fini…). Ma peau a mis du temps à s’en remettre et j’ai eu vraiment très mal.

J’en oublie sans doute beaucoup. Mais quand je repense à tout ça, je me dis qu’il y a un sérieux problème. Comment peut-on maltraiter son corps à ce point pour un souci esthétique ? Le pire était que je ne remettais absolument pas tout ça en question. Pas une seule fois, durant toute ces années, je ne me suis posée pour me questionner: « Mais au fait, pourquoi je fais ça ? Est-ce que j’en ai envie ? Est-ce que vraiment je trouve ça plus beau ? » C’était juste normal, j’étais tellement dedans que je ne remettais rien en question.

C’est ce que je trouve le plus grave en fait. J’ai assimilé le fait que s’épiler était une obligation pour les femmes, pour être que c’était ce qu’on devait faire. Du coup je me demande parfois ce que j’aurais été capable d’accepter d’autre, peut-être plus grave, dans les mêmes circonstances ?

La première remise en question a eu lieu grâce à une esthéticienne. J’en avais marre du rasoir, j’avais envie de tenter autre chose, et une copine de fac m’avait donné cette adresse. J’avais demandé une prestation assez complète. La personne qui m’avait reçu avait alors refusé de m’épiler les cuisses, me disant que j’avais la peau trop fine et fragile à cette endroit et que de toute façon pour ce que j’avais, ce n’était vraiment pas la peine. Elle m’a suggéré de ne plus jamais le faire, sous peine de m’abîmer sérieusement la peau. J’ai eu l’impression qu’on me retirait un filtre: pendant des années j’avais été persuadée d’être ultra velue, alors qu’en fait mes poils à cet endroit sont très blonds et peu visibles. C’était comme si ma vision avait été complètement déformée.

Elle m’avait également conseillé d’éviter les rasoirs en constatant une tendance aux poils incarnés et en me faisant le récit des infections que je risquais si je continuais.

Sur ce point, j’avoue, je ne l’ai pas écoutée.

Il n’empêche que ça a fait son chemin dans ma tête.

J’ai continué à m’épiler (épilateur électrique + rasoir), mais moins souvent, surtout en hiver, principalement par flemme. En été ça repartait comme en 40, et à partir du moment où j’étais en couple, c’était You shall not pass ! Mais le fait d’arrêter les mois d’hiver (et de célibat) m’ont peu à peu habituée à vivre avec mes poils et à constater qu’en fait ils ne me gênaient pas tant que ça.

Et puis, il y a je dirais plus ou moins deux ans, j’ai commencé à tomber sur des vidéos, des articles faits et écrits par des femmes qui avaient pris la décision de cesser de s’épiler. Elles expliquaient pourquoi elles l’avaient fait, ce que ça leur avait apporté. Je me suis également davantage renseignée sur les origines de cette injonction à l’épilation, et sur les fonctions des poils sur le corps.

Du coup venait la question: si ce n’est pas particulièrement bénéfique pour ma santé, que ce n’est pas sale, qu’il n’y a aucune loi qui m’y contraint, pourquoi je le fais ? Est-ce que c’est vraiment parce que je me trouve plus jolie sans poils, que je me sens mieux, ou parce que je me sens obligée de le faire ?

A partir de là, ça a été un long travail à faire sur moi-même et un tas de schémas sociaux à déconstruire.

Parce que le problème n’est pas l’épilation en soi. Oui, c’est cher et ça fait mal, mais il n’y a aucun problème à le faire si on en a envie, qu’on se sent mieux sans nos poils. Le problème c’est de déterminer si cette envie est vraiment la nôtre, ou si on s’y sent obligée. Et il n’y a qu’à voir ce qu’on se balance à la figure (aux autres ou à soi-même):

« Oh la la, je suis en mode singe aujourd’hui »
« Avec les poils que j’ai sur les jambes, on dirait Chewbacca »
« Désolée hein j’ai pas eu le temps de m’épiler »

Le genre de phase qu’on lance avec légèreté, sans se rendre compte qu’on est en train de se dévaloriser. On éprouve le besoin de s’excuser pour le corps qu’on a, de prévenir les remarques, de se justifier, parce que « juré d’habitude j’ai pas de poils hein ».

Je l’ai fait aussi, j’en ai encore parfois l’impulsion et je trouve ça horriblement triste d’éprouver le besoin de m’excuser pour mon propre corps.

C’est aussi pour ça que j’ai arrêté: avant de décider si j’aimais ou non être épilée, il fallait que j’arrive à m’accepter toute entière, avec mes poils. Et que je puisse voir si oui ou non, c’était si horrible que ça.

Ben ça ne l’était pas du tout en fait.

Alors que les choses soient claires, c’était loin d’être simple. Assumer ça vis à vis de moi-même, c’était une chose et c’est plutôt bien passé. Mais l’assumer vis à vis des autres, ça a été une autre paire de manches (et ça l’est toujours, je suis loin d’être full détachée là-dessus). Moi qui pensais être super bien dans mes baskets et m’en moquer comme de ma première culotte, je me suis pris mes insécurités dans la face (et ça a fait mal à l’ego…).

Je n’ai pas envie de te mentir: l’opinion et les regards ne sont pas faciles à assumer. Certaines personnes qui n’ont visiblement pas été attentives aux cours d’éducation civique à l’école sont incapables de garder leur opinion pour elles. Pour l’instant je n’ai pas encore été insultée ou prise à parti par des inconnus, mais je sais que ça peut m’arriver un jour.

Sauf que j’ai rapidement compris que je n’avais plus vraiment envie de m’épiler. Qu’en fait mes poils ne me dérangeaient pas, bien au contraire: je dépensais moins d’argent, je perdais moins de temps à y penser, je ne me faisais pas souffrir exprès, ma peau semblait moins sensible, plus résistante.

Du coup il me restait trois choix:

– Continuer à faire quelque chose que je n’avais plus envie de faire pour rester dans la norme sociale.
– Laisser pousser mes poils et porter une combinaison de ski sur la plage (mais bof en fait)
– Assumer, et espérer que peu à peu les mentalités changent

Je choisis la troisième. Je choisis d’assumer mon corps comme je l’aime, parce que laisser pousser mes poils c’est OK. Et s’il m’arrive d’avoir un jour envie de m’épiler pour changer, c’est aussi OK.

N’oublie jamais que quoiqu’il arrive c’est toi qui décides, et que même s’il s’agit d’une norme sociale très ancrée, tu n’es obligée de rien lorsqu’il s’agit de ton corps.

Sur ce je vais m’arrêter là, je poursuivrai la réflexion dans une seconde partie, l’article est déjà bien trop long.

Des bisous et prends soin de toi !